Destination Chefchaouen
Au nord du Maroc, enchâssée dans l’écrin du vieux Rif, de virage en virage, plus vert, plus abrupt, plus pyrénéen, s’étire sou¬dain, comme tout à coup surprise, la grande tache de Chefchaouen – plus souvent appelée Chaouen par ses habitants. Ville réservée et pudique, elle cache son charme, un peu à l’écart des routes, comme s’il fallait la mériter avant de la découvrir. Certes, ses deux grandes places presque jumelles, la place El Mahzen et celle qui lui est contiguë, Outa el Hammam, ombragées, bordées de petits cafés ne désemplissent jamais. Mais l’essentiel est ailleurs, par-delà les arbres qui étendent loin leurs vieilles ramures, par-delà les murs crénelés du Dar El Maghzen qui laisse entrevoir les frondaisons de ses jardins Andalous. C’est en s’enfonçant dans le dédale de ses ruelles pavées de galets qu’on la surprend.
Le plan incliné, les premières marches, vous invitent à faire les premiers pas. La venelle tourne, et c’est une volée d’escalier.
En haut de ces quelques mètres, une porte s’inscrit, arrondie, souvent doutée, une autre petite rue vous prend en charge pour vous mener vers une nouvelle arche, qu’une seconde domine de quelques degrés, puis une troisième: trois maisons se sont regroupées là. Et la rue tourne à nouveau, redescend, remonte, bifurque, s’élargit soudain pour faire place à une mosquée que, depuis quelques pas déjà, le minaret vous laissait deviner – l’une des vingt mosquées de cette petite ville tranquillement pieuse -, celui-ci est tout simple et nu, d’autres se sont souvenus de Séville et arborent le caractéristique plan octogonal, la rue repart, vous mène enfin vers l’ouverture, l’embouchure de montagne et de ciel donnée à l’œil en fin de course: le Djebel Ech Chaou,le Mont aux Cornes, n’est jamais très loin pour peu que l’on s’élève. Il faut redescendre, le boyau s’arrête soudain en cul-de-sac et l’on revient sur ses pas. Un long escalier et par-delà, le gris plombé de la route.
L’asphalte a surgi comme sau¬grenue! C’est que l’on se déplace ici dans un univers quasi maritime, résolument dans le bleu: au gré des propriétaires, les maisons sont, tous les ans, soigneusement repeintes, et toujours dans des teintes proches du bleu. On évo¬lue, d’une rue à l’autre, dans un
espace bleuté, bleu lavé, pastel, lavande, pervenche, s’approchant d’autant plus du vert d’eau que les toits sont de briques roses; oui, de ce rose tendre des terres calcaires, comme en Grèce ou en Provence.
Et la lumière dans tout cela, elle lèche les murs, comme une matière coulante, fluide. Faisant varier les effets, surprenant le flâneur, presque blanc à midi, indigo ou cobalt quand la lumière est faible ou virant au gris cendre dans l’espace obscur. Dans ce monde aquatique, on pense à Matisse, à Monet; pour peu qu’il n’y ait personne dans ces rues, on aurait l’impression de s’y mouvoir comme à la nage.
Où sommes-nous? Pour expliquer l’originalité de cette petite ville les interprétations ne manquent pas, du lointain souvenir des murs de la moraria de Séville jusqu’à la très prosaïque lutte contre les moustiques, (cette couleur étant censée les faire fuir !). Mais faudrait-il à tout prix une explication à cet élan des habitants. Séville est loin et d’ailleurs, s’il fallait une filiation, ce quartier s’apparenterait davantage à l’Alfa Ma Lisboète qu’à la ville andalouse.
Mais plus encore que la Méditerranée, c’est l’Orient qui est présent dans cette médina montagnarde. L’atteste la marche furtive d’une ombre qui, à vos côtés, se faufile et disparaît derrière une porte. Si la place est espace public, forum, la rue n’est que le lieu de transit vers l’univers intime. La ville se lit comme un rébus.
Et ce rébus nous dit l’Orient, il s’y décline à travers ces murs et leurs trouées. Portes arrondies dans la douceur de la voûte, l’arcade est la constante obligée, elle recouvre ce qui s’y niche. Au-delà de la chicane, elle installe une césure, une halte qui est à la fois écart des autres et bienvenue. Portes toutes égales, mais dissemblables dans leurs détails. Portes serrures, mais l’image de la serrure est la même que celle de la porte, c’est le carré surmonté du cercle, la rectitude de l’ici-bas que la courbe surplombe.
Cette figure est l’image même de l’Orient. On la retrouve partout, inscrite dans la forme même des Marabouts, dans les figures ciselées des bijoux ou tissée dans la laine des tapis, c’est l’image ancestrale véhiculée inconsciemment depuis la nuit des temps .